[Entretien] Sans mesure, pas d’amélioration continue dans la sobriété numérique

>> Cet entretien est issu du Guide à télécharger Sobriété numérique : comment les DSI vont peser ?

Prépondérance de la mesure, compréhension des usages, bénéfices externes (marque employeur) et internes (sensibilisation)… Bruno Pinon, Directeur Conseil chez Fujitsu et Christophe Bouchardeau, Area VP Southern Europe chez Nexthink, passent la sobriété numérique au crible.

Quand on évoque le sujet de la sobriété numérique, le premier enjeu qui vient à l’esprit n’est-il pas celui de la mesure ?

Bruno Pinon, Directeur Conseil chez Fujitsu et Christophe Bouchardeau, Area VP Southern Europe chez Nexthink

Bruno Pinon, Directeur Conseil chez Fujitsu et Christophe Bouchardeau, Area VP Southern Europe chez Nexthink

Christophe Bouchardeau (Nexthink) : Effectivement, car sans baseline, il n’y a pas d’amélioration continue. L’enjeu est de savoir comment interpréter un certain nombre de data permettant de réduire l’empreinte carbone et de comprendre les usages. La notion de mesure n’est actuellement claire pour personne car elle n’est pas normée.

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Bruno Pinon (Fujitsu) : Il est en effet impératif de mieux comprendre et d’évaluer les usages du numérique en entreprise pour évaluer le plan d’action à mettre en oeuvre. La mesure est la clé mais, à ce jour l’impact environnemental des services numériques ne fait pas encore l’objet d’un cadre méthodologique et scientifique, des organismes comme l’ADEME y travaillent (projet NegaOctet) et un protocole finira par être officialisé puis adopté par les directions informatiques. Sans attendre il est nécessaire de se mettre en mouvement et de commencer par exemple par établir un état des lieux empirique puis de s’inscrire dans une mesure continue des progrès réalisés pour s’assurer que l’on va dans la bonne direction.

Comment mieux comprendre les usages du numérique dans l’entreprise ?

C. B. : Pour bien comprendre les usages, il faut réaliser une photographie, à un instant « T ». Cela permet de poser les bases puis de créer un « film » qui se déroule. La compréhension des usages se fait en définissant les types d’usages et les types d’utilisateurs dans l’entreprise. Cela permet de déterminer que, pour tel profil, j’ai telle typologie d’usages. Mais, déjà, cette étape, qui est fondamentale, n’est pas systématiquement claire.

B. P. : L’étape dont vient de parler Christophe n’est pas simple pour les entreprises en raison de l’évolution permanente des usages du numérique. La crise sanitaire a certes accéléré le rythme de ces changements mais il faut bien comprendre que le processus de modification est constant.

C. B. : Une fois que des personae sont définis et que des typologies d’usages leur sont associées, je peux commencer à analyser si les usages étudiés sont sur- ou sous-utilisés, proportionnés et adaptés à telle ou telle catégorie de collaborateurs. Ce sont là les fondations quand on s’intéresse aux notions de sobriété numérique, de consommation énergétique, d’impact sur l’empreinte carbone, etc.

Comment la compréhension des usages favorise-t-elle la sobriété numérique ?

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C. B. : Une fois qu’une entreprise est entrée dans une démarche de compréhension de ses usages, elle est en mesure de savoir comment elle consomme de façon responsable. Cela se décline au niveau du hardware, qui délivre les services, mais aussi du software sous-jacent. La question est alors : est-ce que j’ai besoin de cette solution ou pas ? Finalement, la sobriété numérique rejoint très rapidement un autre sujet palpitant qui est la sobriété économique. C’est le principal agenda de la majorité des entreprises. Sous le couvert de sobriété numérique, elles veulent aussi savoir si elles consomment correctement.

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B. P. : Les projets de sobriété numérique sont en effet un moyen de mettre en avant une feuille de route où le prisme de la réduction des coûts n’est alors plus le seul à être pris en considération, on « visibilise » désormais la contribution de la DSI aux enjeux environnementaux et sociétaux de l’entreprise. Des critères comme le cycle de vie du matériel, la digitalisation des tâches, la sobriété du parc applicatif sont objectivés sous l’angle du numérique responsable, ce qui présente le très grand avantage de renforcer le pouvoir de communication vis-à-vis de la direction générale, des collaborateurs, de l’équipe RSE et de donner davantage de sens au travail des collaborateurs de la DSI.

Cet aspect « communication » ne concerne-t-il que le Comex et l’équipe RSE ?

C. B. : Non, il concerne également tous les collaborateurs. Car la personne qui travaille chaque jour sur SAP, ou n’importe quel autre salarié devant son écran, commence à avoir des exigences quant à la responsabilité de l’entreprise pour laquelle elle travaille sur ces sujets-là. De plus en plus fréquemment, les collaborateurs demandent à leur employeur de leur prouver l’existence d’une politique écoresponsable sur l’usage du numérique…

B. P. : Et cela s’accélère avec les nouvelles générations qui arrivent sur le marché du travail et qui ont de très fortes exigences sur le sens, l’impact et le projet sociétal et environnemental de l’entreprise.
Le digital s’inscrit dans le long terme sur une croissance à deux chiffres, en conséquence les collaborateurs de la DSI doivent être sensibilisés sur l’empreinte environnementale du numérique et sur les moyens d’adresser concrètement ces enjeux dans leur travail, leurs projets.

À titre d’exemple, Dalkia, filiale du groupe EDF, a lancé en septembre dernier une nouvelle version écoresponsable de son site internet (www.dalkia.fr). Le nombre de pages a été réduit, le contenu optimisé, les images ont été compressées, les vidéos ne se lisent plus automatiquement et, au niveau graphique, le site ne comporte que deux nuances de couleur. Toutes ces mesures génèrent une diminution de 64 % des émissions de CO2 par rapport à l’ancien site et Dalkia s’en sert comme d’un vecteur de communication.

La communication sur les usages a-t-elle également des bénéfices en interne ?

C. B. : Oui, la communication sur les usages permet d’engager, en interne, un dialogue avec les services ou les collaborateurs qui consomment trop par rapport à d’autres. Cela permet de faire passer les bonnes pratiques en douceur car il est bien entendu toujours très compliqué d’aller voir un responsable de service et de lui dire frontalement : « Tu consommes mal ». Finalement, la communication sur les usages permet de responsabiliser les salariés et de démontrer que la DSI est sensibilisée sur ces sujets-là.

Où en sont aujourd’hui les initiatives « IT for sobriety » qui consistent, pour la DSI, à aider les métiers à devenir plus sobres énergétiquement et à créer des offres dans ce sens ?

B. P. : Nous constatons que la DSI est en train de renforcer progressivement l’impact des critères environnementaux dans le choix de ses partenaires. Outre les critères liés à la politique RSE de ses fournisseurs, les entreprises et leur DSI demandent désormais à leurs prestataires d’évaluer les impacts environnementaux des services qu’ils fournissent et de les accompagner dans la réduction de ces impacts. Cette tendance, qui concerne le « scope 3 » des entreprises, est très récente et va s’amplifier dans les années à venir.


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