Véronique Sinclair (Edenred) : « Le DSI doit permettre à l’entreprise de profiter de l’écosystème pour innover »

Après avoir participé au workshop digital organisé par Alliancy en partenariat avec T-Systems et SAP, Véronique Sinclair, DSI France du groupe Edenred explique pourquoi la thématique de l’atelier a retenu son attention et les sujets qui lui paraissent clé dans les réflexions menées actuellement.

Cet article est extrait du nouveau guide Les défis d’un nouveau monde à télécharger « Europe de la tech’ : sur quelles synergies nos entreprises peuvent-elles compter ? ». 

Alliancy. Quel regard portez-vous sur ce thème de « l’Europe de la Tech’ » qui a été au centre du workshop digital Alliancy auquel vous avez récemment participé ?

Veronique Sinclair - Edenred

Veronique Sinclair – Edenred

Véronique Sinclair. L’idée d’un atelier en petit comité, réunissant des entreprises différentes pour récupérer des avis et expériences variées était intéressante. Les alternatives offertes en Europe en termes technologiques sont une question de plus en plus pressante. Il est donc utile de pouvoir se confronter ainsi sur des sujets qui font sortir de nos activités quotidiennes, mais aussi de voir d’autres acteurs se mobiliser sur de telles questions. Je n’identifiais par exemple pas des entreprises comme SAP et T-Systems sur de telles préoccupations.

Ce sont des acteurs européens, donc c’est d’autant plus intéressant, car quand nous avons évidemment tous une tendance naturelle à regarder surtout ce que font les acteurs français. Or, comme cela a d’ailleurs été souligné pendant l’atelier, il est vraiment utile de prendre conscience de la façon dont ces questions sont perçues chez nos voisins et de découvrir d’autres retours d’expériences.

Parmi les enjeux de cette « Europe de la Tech’ » qui sont ressortis lors de l’atelier, on note des sujets comme l’interopérabilité. Est-ce que c’est une préoccupation à laquelle vous êtes confrontée ?

V.S. Il est certain que l’entreprise a un besoin énorme de connecter des solutions très diverses. En la matière, le système d’information d’Edenred ne ressemble plus du tout aujourd’hui à ce qu’il a pu être par le passé. Nous nous appuyons dorénavant sur des SI extrêmement modulaires, qui se doivent d’être beaucoup plus ouverts, pour pouvoir être très interconnectés. Nous sommes loin de l’image de l’ERP tentaculaire et monolithique qui prévalait voilà quelques années. En ce sens, pour toutes les entreprises aujourd’hui, je crois que l’interopérabilité est un sujet de fond.

Cependant, je n’ai pas le sentiment que ce thème soit le défi central pour l’Europe de la Tech’ en tant que tel. En effet, notre écosystème d’acteurs des technologies a déjà un enjeu extrêmement fort de performance, d’innovation et de pertinence face aux besoins des entreprises, avant même de parler de problématique d’interopérabilité. Pour résumer, nous avons l’enjeu d’avoir des acteurs qui ont une taille critique pour répondre aux transformations majeures de nos organisations. En matière d’innovation, la France – et sans doute l’Europe plus largement – peut heureusement s’appuyer sur de très nombreuses start-up, qui se développent vite. Mais cela ne suffit pas : elles ne sont pas vraiment à ce stade capable de proposer des solutions globales à nos problématiques de transformation.

Pour aller plus loin :  Retour sur l’échange digital « Europe de la tech’ » 

Qu’est-ce qui pourrait selon vous faire changer la donne ?

V.S. Il faudrait pouvoir profiter de ces innovations issues de start-up sans qu’elles soient seules dans leur relation face aux grandes entreprises. Des groupes comme le nôtre ont besoin de solutions qui sont faciles à intégrer et donc un minimum « packagées », avec une vision globale des services apportés. L’industrialisation est une préoccupation quand on doit gérer chaque innovation à travers chaque start-up, cela prend beaucoup trop de temps et d’efforts.

D’ailleurs, on tombe régulièrement sur des solutions extrêmement innovantes, mais quand on les compare avec des offres très complètes poussées par des géants comme les GAFAM, il est difficile de ne pas voir que la proposition innovante ne fait pas tout. Ce que l’on recherche c’est une facilité d’intégration, de contractualisation et une simplicité d’usage, de sécurisation et de tarification. Il faudrait donc que les entreprises innovantes très spécialisées, start-up ou non, s’allient et se rapprochent pour proposer ensemble un écosystème d’outils cohérents, proposés d’un bloc, qui répondrait en quelque sorte à ce que peuvent proposer des acteurs de taille critique.

Est-ce que cette approche « en écosystème » permet également d’adresser les préoccupations sur la pérennité des jeunes entreprises innovantes et de leurs solutions ?

V.S. Cela peut être un moyen, surtout s’il y a quelques acteurs plus matures dans le lot. Dans la réalité, il y a certains domaines pour lesquels la pérennité n’est pas une trop grande préoccupation. Sur le collaboratif par exemple, il n’est finalement pas si complexe de sortir de l’usage d’une solution utilisée pour rebondir chez un autre acteur. Par contre, il y a de nombreux autres aspects du système d’information pour lequel cette pérennité n’est pas négociable. En la matière, il faut une vigilance particulière sur la réversibilité. C’est une préoccupation pour de nombreux DSI, moi y compris ; l’open source peut apporter certaines réponses sur le sujet, mais ce n’est pas pour autant une réponse automatique ou une baguette magique.

Est-ce un frein à la cloudification de vos applications ? Et le cas échéant, l’Europe de la Tech peut-elle apporter une partie de la réponse ?

V.S. J’ai en effet une grande frilosité à utiliser les services spécifiques à tel ou tel Cloud, du fait de ce lien de dépendance, qui peut très rapidement se créer alors que l’on recherche de l’innovation ; on peut rapidement s’enfermer auprès d’un acteur. La solution est connue, c’est le multicloud clairement.

Mais pour y parvenir, il faut non seulement une certaine bonne volonté des grands opérateurs de cloud, ce qui ne va pas de soi quand ils dominent le marché, et d’autre part des solutions qui permettent de gérer efficacement ce multicloud que ce soit au niveau des opérations, de la sécurité ou des coûts. De plus en plus d’acteurs français ou européens, après avoir essayé de vendre du cloud directement, se mettent dans une posture où ils proposent « d’opérer le multicloud » pour nous justement. Ils identifient à raison qu’il y a une vraie valeur sur la question. De mon côté, j’ai le souhait de construire ces capacités en interne, je n’ai donc pas voulu faire appel à un tiers jusqu’à présent, mais pour une entreprise qui déciderait de sous-traiter, je vois effectivement bien l’intérêt de le faire avec des Européens.

Qu’attendez-vous des institutions françaises et européennes aujourd’hui ? Des réponses comme GaiaX vous paraissent-elles suffisantes ?

V.S. Une initiative comme GaiaX, cela a été une attente… depuis quelques années maintenant ! Les réponses de l’époque en matière de cloud souverain (Cloudwatt et Numergy, ndlr) avaient été très décevantes. Comme beaucoup, j’espère donc que ce nouveau projet ne va pas accoucher d’une souris. En tant qu’entreprise, on ne peut qu’attendre que cela se décante et que ce que l’on pourra en tirer réellement devienne plus clair. Mais c’est une vision citoyenne que de dire que les assets des gouvernements et d’entreprises stratégiques devraient pouvoir s’appuyer sur des infrastructures maîtrisées en Europe. Aujourd’hui il existe encore beaucoup trop d’inconnues. De manière générale, en tant que DSI, j’attends vraiment que les institutions soient au rendez-vous sur les aspects de sécurité. Cela passe par la certification des outils de sécurité, au niveau français mais aussi européen, avec une approche commune entre les pays. En effet, en travaillant dans un groupe mondial, il est particulièrement intéressant de pouvoir accéder à des certifications qui ne soient pas seulement franco-françaises.

Estimez-vous que la posture du DSI notamment vis-à-vis de l’innovation, doit changer dans ce contexte ?

V.S. L’innovation doit venir de toutes les directions. A mon niveau j’espère avoir un rôle pour donner envie d’utiliser la technologie et fournir les capacités techniques pour que chaque acteur de l’entreprise puisse innover dans son domaine spécifique. Le DSI aujourd’hui doit avoir plus que jamais un rôle de conseil et d’accompagnement pour que chacun puisse profiter de l’écosystème pour innover avec de nouveaux acteurs. Mais il faut éviter le piège de tout faire passer par nous. L’entreprise innovante l’est de façon transverse, le DSI ne doit pas être un concentrateur mais un facilitateur. Pour « créer les conditions », nous devons donc déjà donner des moyens technologiques. Le cloud est typiquement l’un de ces moyens.

D’autres aspects permettent également de changer la donne, comme l’APIsation du système d’information. A titre d’exemple, en 2018 nous avons refondu l’application mobile MyEdenred pour les Ticket Restaurant, utilisée par un million et demi d’utilisateurs, avec une architecture ouverte, basée sur l’API management afin de connecter partenaires et systèmes internes. C’est un socle pour permettre à nos métiers de bénéficier plus facilement de l’innovation de l’écosystème. Mais la transformation doit également être méthodologique, notamment autour de l’Agile. Sur ce dernier point, la DSI aussi montre l’exemple : nous avons implanté l’agilité en 2016 dans nos équipes, avant de passer à l’échelle de l’entreprise en 2019.


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