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De l’importance des écosystèmes pour… les territoires, avec l’exemple de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur
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Le numérique en Provence-Alpes-Côte d’Azur : un puzzle 3D presque complet

Impulsée par quelques personnalités de l’industrie microélectronique et télécoms dans les années 1990, la structuration de la filière numérique s’est progressivement confortée et coordonnée, palliant une dispersion (et une concurrence) territoriale qui a pu freiner sa visibilité. Le socle est solide, l’environnement d’accompagnement dense et adapté. De nouveaux et nombreux projets visent à combler les dernières carences et à améliorer l’attractivité, en France et à l’international.

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L’économie portuaire génère plus de 41 000 emplois. En tant qu’Etablissement public d’Etat, le port de Marseille Fos accompagne la croissance économique du pays et participe activement à sa relance.

L’histoire de la filière numérique en Provence-Alpes-Côte d’Azur n’a rien d’un fleuve apaisé aux lignes régulières. Sa construction relève plus du rafting que de la croisière ! Il y a eu de l’humain, dans la détermination et l’énergie comme dans les susceptibilités et les querelles ; de l’inspiration pour bâtir brique après brique un ensemble cohérent ; de la pertinence pour pallier les manques dans l’accompagnement et les étapes de financements, des soutiens publics comme privés pour consolider le socle et affirmer un essor visible… et lisible.

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Le secteur ne devait pas être réduit à sa « référence » technopolitaine Sophia Antipolis sur la Côte d’Azur, imaginée voici plus d’un demi-siècle par Pierre Laffitte, disparu en juillet 2021 à 96 ans. Ni, côté Provence, au Pôle microélectronique de Rousset. Petit à petit, l’écosystème a pris forme et s’est consolidé sous l’impulsion d’associations. Dans les Bouches-du-Rhône, un « pool » d’industriels (les « ancêtres » de STMicroelectronics, Atmel, Gemalto, les PME Ion Beam Services, Vegatec…), au début des années 1990, a offert une première base de coopération : le Centre Régional d’Etude de Microélectronique sur le Silicium (Cremsi), puis ARCSIS, futur pilier des premières plateformes de R&D mutualisée en Conception, Caractérisation et Micro-assemblage de circuits (CIM Paca) et du Pôle de Compétitivité Solutions Communicantes Sécurisées (SCS). Medinsoft (éditeurs logiciels) et le Club Informatique de Provence (DSI, prestataires) ont éclairé d’autres métiers que les semiconducteurs et composants.

A l’est du territoire, Télécom Valley s’est attelé dès 1991 à rassembler les entreprises et laboratoires des télécommunications avant d’élargir son cercle pour se poser en « animateur azuréen numérique » et contribuer à SCS comme à la French Tech Côte d’Azur. Quant à Toulon Var Technologies (TVT), il a bâti en plus de 30 ans un environnement d’innovation qui a permis à la métropole varoise de décrocher contre toute attente son label French Tech. La jeune génération de dirigeants cerne sans doute peu ces trois décennies d’aventures tumultueuses. Mais sa réussite bénéficie de tous ces efforts. Chacun s’emploie à apporter d’autres pierres à l’édifice…

Une force régionalisée de premier ordre

Le numérique a représenté 36 % en 2018, 31 % en 2019 et 38 % en 2020, des 60 à 70 projets attirés et accompagnés chaque année par l’agence de développement économique, Provence Promotion. Sur les Alpes-Maritimes, Team Côte d’Azur, en charge de l’attraction des implantations internationales, continue de conforter les filières d’excellence de l’industrie digitale, des cleantechs, de la healthtech… Les seules TIC ont représenté 42 % des emplois directs créés ces trois dernières années, d’après une enquête récente auprès d’une centaine de sociétés françaises et étrangères implantées depuis 2017.

Et malgré plusieurs départs douloureux, comme Texas Instruments ou Intel, Sophia Antipolis, 1ère technopole IT européenne, où trône toujours Amadeus, se régénère sans cesse, forte de spécialités académiques et d’un engagement collectif public et privé qui lui ont valu d’obtenir son Institut d’Intelligence Artificielle (3IA). Toulon continue de jouer son jeu, parfois jugé « trop personnel » par ses (encombrantes) voisines marseillaise et niçoise, tout en enrichissant son tissu technologique avec « System Factory » (systèmes complexes à logiciels prépondérants « multi-filières »). Quant au « triangle d’or » Avignon-Arles-Nîmes qui détient aussi son estampille « French Tech », il doit beaucoup à l’entregent (et la vision) de Paul Hermelin, dirigeant de Capgemini, qui a su mettre de l’ordre dans un paysage éclaté, surtout agrémenté de TPE…

Au total, selon risingSud, l’agence économique de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, le chiffre d’affaires régional des 22 000 entreprises du numérique avoisinerait les 14 milliards d’euros et les 55 000 emplois. Le territoire serait même la « 1ère région méditerranéenne en nombre de datacenters ». Sans oublier les 14 câbles internet internationaux, reliés à 43 pays et 4,5 milliards d’utilisateurs mobiles, qui ont fait de Marseille un « hub » désormais incontournable, comme le rappelait David Ruberg, vice-président exécutif Stratégie et Développement des marchés Digital Realty et directeur d’Interxion, lors du lancement en mai du 4ème datacenter du groupe sur la ville. « Quand nous avons commencé à investir ici, Marseille était 100ème hub mondial, elle est aujourd’hui 9ème et notre objectif est d’arriver numéro 5 dans les deux ans. Ce que nous accomplissons ici est regardé dans le monde entier ». Le 22 septembre, Telehouse fournira aussi sa part en inaugurant son centre « TH1 Marseille », développé avec Jaguar Network…

Changement de profils et enjeu d’attractivité

« Le numérique est indéniablement devenu une filière qui pèse dans l’économie régionale, avec une accélération depuis 2013/2014 », confie Laurence Olivier, directrice de Marseille Innovation qui gère pépinières et hôtels d’entreprises sur la cité phocéenne, entre centre-ville, Technopôle de Château Gombert et Pôle Média Belle de Mai.

Née en 1996, la plus importante structure régionale d’appui à l’innovation accompagne 40 à 50 nouvelles sociétés chaque année, en abrite 130 et affiche un taux de pérennité de 90 %, quatre ans après la création. « Environ 60 % des projets qui tapent à nos portes et des entreprises que nous hébergeons relèvent de cette industrie. Etant aux côtés des entrepreneurs sur une longue période, nous constatons parallèlement une évolution des profils : il y a 15 ans, les créateurs, ingénieurs, provenaient tous d’un univers technologique. Aujourd’hui, 50 % des porteurs de projets s’investissent dans la tech sans en être issus, ce qui nous oblige à adapter nos processus et dispositifs d’accompagnement. Le phénomène s’explique : on parle de filière numérique, mais la digitalisation impacte tous les secteurs, santé, maritime, tourisme, logistique, industrie, finances, juridique… Et ils veulent apporter des solutions ».

Directrice de Pays d’Aix Développement qui gère quatre pépinières entre Pertuis et le bassin de Gardanne/Meyreuil, Isabelle Corbin partage le point de vue : « Le numérique est partout, cleantech, greentech, e-santé… Historiquement, avec les éditeurs de logiciels et son tissu académique solide, l’agglomération aixoise a offert un terreau favorable pour l’implantation d’entreprises technologiques. Aujourd’hui, la crise sanitaire conduit des entreprises de la région parisienne à reconsidérer leur positionnement pour développer de nouvelles pratiques avec leurs collaborateurs, notamment dans la formation, elles nous sollicitent pour trouver des locaux, les aider à cerner les compétences locales, sans forcément songer à une pure délocalisation, mais pour ouvrir une agence. Même si c’est encore un peu tôt pour juger des bouleversements, nous ne croyons pas à un avenir 100% télétravail. Il y aura au moins besoin d’espaces de coworking ».

A Marseille, beaucoup ont émergé (Digital Desk, Hiptown, La Briqueterie, Now Coworking, Le Carburateur…), parfois sur des concepts plus complets que le simple partage de bureaux, à l’image de The Babel Community. Les villes voisines ont aussi les leurs ou songent à en aménager.

Une vision plus partagée de l’intérêt commun

Mais dans la perception actuelle de l’écosystème régional numérique, ressort systématiquement l’atténuation de la concurrence entre acteurs ou territoires au bénéfice des complémentarités d’actions. « Jouer collectif » n’est plus une expression dénuée de sens. Il paraît loin le temps où le pôle SCS se dotait de deux sièges, à Rousset et Sophia Antipolis, pour ménager les susceptibilités. Les collectivités publiques, Région en tête, l’ont incontestablement favorisé en rationalisant plus scrupuleusement leurs appuis et financements… De grandes institutions locales aussi, plus récemment, comme le Port de Marseille-Fos qui se voit désormais en « assembleur », les Chambres consulaires qui mutualisent leurs meilleures idées pour accélérer la digitalisation de leurs ressortissants… Un événement comme le challenge « SmartPort » initié par le Grand Port Maritime, la CCI Marseille Provence et Aix-Marseille Université en atteste, en conduisant grands donneurs d’ordres et start-ups à collaborer sur des projets de R&D pour un port et une ville plus « intelligents ».

A Marignane, TEAM Henri Fabre favorise la même approche entre leaders industriels et TPE/PME sur l’industrie 4.0. « La nouvelle génération d’entrepreneurs est plus encline à agir pour « faire du bien » au territoire et réussir la transformation des ETI et TPE/PME pour des emplois durables », glisse Laurence Olivier. L’engagement de CMA-CGM et L’Occitane dans des accélérateurs (Zebox, Obratori) reflète cette mutation alors que l’un des pionniers du domaine, PFactory, né en 2014, avait été imaginé par d’ex-dirigeants de start-ups (Patrick Siri, Bertrand Bigay) désireux de transmettre leur expérience. Allianz, le Crédit Agricole (Village by CA) ont également leurs entités d’accélération sur la région avec des projets numériques. « Il n’y a plus de saut dans un grand vide après l’incubation, nous essayons de travailler tous ensemble » assure Céline Souliers, directrice de l’Incubateur Belle de Mai à Marseille.

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Directeur général du pôle de compétitivité Solutions Communicantes Sécurisées qui regroupe plus de 300 membres (internet des objets, Big Data, IA, microélectronique et sécurité numérique), Olivier Chavrier considère que ce « jeu collectif » a contribué à la résilience de la filière, malgré la crise sanitaire en 2020 et l’annulation de tous les événements professionnels. Co-président de Télécom Valley (160 adhérents représentant 18 000 salariés et 40 000 étudiants) et de la French Tech Côte d’Azur, Frédéric Bossard (fondateur de Wacan, Data Moove, Data Sensory) note aussi qu’il permet de se relever plus efficacement de brutaux changements : « Quand Sophia a perdu Galderma, les acteurs de la technopole ont rapidement promu le lancement d’une nouvelle filière dans l’automobile intelligente. Renault est arrivé avec son Software Labs et d’autres suivent parce que Sophia conserve une image internationale attractive ».

Le dossier « Move2Digital », présélectionné par l’Etat pour postuler à l’appel à projets de la commission européenne « European Digital Innovation Hub » conforte encore la démarche en réunissant sur le plan régional collectivités, écoles, pôles de compétitivité, organismes de recherche, SATT Sud-Est, incubateurs, organismes de financement, CCI Aix-Marseille Provence, UIMM Alpes-Méditerranée…. « SCS porte le projet avec les deux universités d’Aix-Marseille et Nice Côte d’Azur, mais la liste de partenaires est très large, c’est totalement inédit » insiste Olivier Chavrier, en relevant que la création d’un « Observatoire du Numérique » pour mesurer régulièrement l’évolution qualitative et quantitative de la filière est aussi le fruit d’une coopération entre diverses structures (SCS, In Extenso, Medinsoft, Telecom Valley, TVT Innovation, Région…). 

Des transversalités à promouvoir

« Fédérer est un besoin que ressentent tous les acteurs locaux, affirme Jean Larroumets, cofondateur et dirigeant d’Egerie (éditeur de solutions de gestion des risques cyber), récemment porté à la présidence de la French Tech de Toulon. Entre Marseille et Nice, il n’est pas toujours facile d’être visible. La volonté de notre board d’entrepreneurs est clairement d’investir dans la dynamique régionale pour l’élan de tout le territoire, d’encourager les actions collectives, les groupes de travail avec les autres French Tech parce que cette approche apportera plus de consistance, de valeur et d’attractivité à nos initiatives locales. Je pense, par exemple, qu’il y a une filière « cybersécurité » à structurer, nous poursuivons tous le même objectif sur le sujet ! ». SCS a déjà impulsé le programme « Security by design », appuyé par l’Anssi et la Dreets Paca, pour que les sociétés locales intègrent le plus en amont possible le diagnostic de la vulnérabilité de leurs produits.

Trusted Labs, filiale de Thales, est associé au projet. Autre co-président de Télécom Valley, Jean-François Carrasco (Jaguar Network) juge indispensable d’élargir le spectre des collaborations au-delà du seul périmètre numérique. L’association travaille ainsi avec ATI-CA, « Alliance des Techs et des Industries Côte d’Azur », fondée voici 25 ans par la CCI de Nice Côte d’Azur et des industriels locaux. « La digitalisation s’opérant dans tous les sens, nous devons partager nos compétences pour nous poser ensemble les bonnes questions et concevoir les solutions en tirant profit du meilleur des deux mondes, localement, sans aller chercher des réponses au bout du monde » explique-t-il. A l’origine de livres blancs et guides pratiques sur la RGPD, la pollution numérique, le tourisme ou le déconfinement, largement diffusés, Medinsoft s’inscrit dans la même logique de « facilitateur », l’association étant convaincue qu’elle a beaucoup à dire (et à apprendre !) aux entreprises des autres secteurs.

Compétences et financements à renforcer

Tout n’est cependant pas idyllique, des axes de progrès existent. Tous soulignent ainsi les efforts à accomplir encore pour « former des talents » malgré la richesse du tissu universitaire régional. « Le territoire manque d’ingénieurs. Les entreprises pourraient recruter plus, mais ne trouvent pas », assure Frédéric Bossard. « Des initiatives sont nées, de nouvelles écoles s’efforcent de pallier le développement de nouveaux emplois, mais ça reste un « trou dans la raquette » d’un écosystème qui maille mieux les besoins du territoire », ajoute Laurence Olivier. La Plateforme, Theodora demain, visent à le combler.

Aix-Marseille Université cartographiera par ailleurs d’ici 2022 les expertises de ses laboratoires pour aider les entreprises locales à y puiser des collaborations aptes à lever plus rapidement des verrous dans leur process de R&D ou à concevoir des innovations de rupture. L’autre « trou », c’est le financement dans la phase de croissance des entreprises. « Les fonds d’investissements nationaux regardent peu les pépites qui émergent hors de Paris et c’est parfois un frein pour qu’elles poursuivent leur chemin de manière plus fluide » confie Laurence Olivier. Olivier Chavrier regrette que le territoire n’a plus attiré de « grands acteurs numériques » depuis longtemps…

Fondateur de Jaguar Network, Kevin Polizzi indique que c’est lui qui a tapé à la porte d’Iliad. « Nous avons réussi à lui prouver, au bout de deux rendez-vous, qu’il fallait que nous travaillions ensemble. Sinon, Iliad ne serait jamais venu », assure-t-il. Jean Larroumets invite les start-ups locales à aller « pitcher » autant que possible dans la capitale pour y faire valoir leurs atouts. « Les acteurs du financement affirment qu’il y a des liquidités, mais il faut aller les chercher, renchérit Jean-François Carrasco. Nous devons encore nous battre contre une centralisation parisienne. Il est tout de même paradoxal qu’une société sophipolitaine trouve plus facilement un partenaire à Singapour qu’à Paris ! ».


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