Dr Alain Staron, Disrupteur opérationnel

Alain Staron s’est fait une spécialité de challenger les plans produits trop lisses, à la recherche des opportunités cachées dans les écosystèmes. Le digital de 2020 rend l’exercice incontournable en y ajoutant le fameux risque de disruption.

Dans sa chronique, Alain Staron partage en avant première les réflexions et façons de penser l’innovation qui l’ont conduit à écrire son livre “Auto disruption” (Editions De Boeck Supérieur – paru en septembre 2020).

Dr Alain Staron
Disrupteur opérationnel, AMBORELLA
Member of the Board, ETSI Innovation Catalyst, AMBORELLA 
Former Senior V.P. Digital Strategy, Offers and Partnerships, VEOLIA

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[Chronique] La 5G, facteur de disruption des territoires ?

Le 10 Octobre dernier, Martine Aubry, maire de Lille, déclarait : « il est urgent d’attendre », le conseil municipal venant de voter un moratoire sur la 5G. Quelle analyse peut-on faire des arguments invoqués ?

Auto-disruption-Alain-Staron« Des doutes en effet persistent tant du point de vue sanitaire que de la sobriété numérique sur le déploiement de la 5G ». Loin d’être un cas isolé, 11 métropoles et une soixantaine d’élus signaient le 12 Septembre dernier une tribune dans le JDD appelant à un moratoire national sur le déploiement de la 5G, souhaitant un « débat démocratique décentralisé »[1].

Trois arguments à analyser finement

Derrière cette charge, les arguments peuvent se ranger en 3 catégories

  • Il y a d’abord les arguments qui ne résistent pas à la lecture des chiffres : la consommation énergétique de la 5G est INFERIEURE à celle des générations antérieures par bit transporté[2], et voilà longtemps (plus de 6 ans) que le marché des téléphones portables est plat[3], à un peu moins de 2 milliards d’unités vendues chaque année dans le monde. Les téléphones 5G ne vont pas provoquer subitement la mise au rebut des téléphones plus anciens. Ces derniers vont simplement poursuivre leur obsolescence habituelle, qui conduit à un remplacement du parc tous les 4 ans, 5G ou pas 5G.

 

  • Il y a ensuite les arguments liés à crainte de l’augmentation des usages dans le futur, qui serait rendue possible par la 5G. Or cette augmentation, que l’on peut simplement illustrer par le trafic internet en volume de données, et par la répartition de ce trafic entre terminaux, schémas empruntés à Cisco [4], montre que la croissance des usages est inéluctable, et que les smartphones en représentent un quart, que ce soit avant ou après 5G. Ces usages sont aussi vertueux sur le plan écologique (regarder un film en streaming au lieu d’aller le chercher, se faire livrer des courses au lieu d’aller les acheter, télétravailler au lieu d’aller au bureau…) et améliorent la balance écologique des technologies numériques, ils méritent donc d’être encouragés par tous les écologistes, y compris les signataires de cette tribune. En revanche, que ces nouveaux usages numériques profitent beaucoup plus à quelques géants américains ou chinois qu’aux européens est effectivement très préoccupant, mais d’une part, peut-on imaginer créer un géant européen si les infrastructures ne sont pas installées sur le continent ? Et d’autre part Madame Aubry serait bien inspirée de regarder ce qu’il advient des données personnelles issues des compteurs d’eau connectés installés chez ses administrés à Lille : ces données sont traitées sur Google Cloud Platform, fournissant au géant américain non seulement des informations personnelles, mais aussi des informations stratégiques sur la façon de gérer une smart city. Bien sûr, officiellement du côté de Mountain View, on dément regarder ces données, mais tout aussi officiellement notre Ministre de l’Economie, le député Cédric Villani, ou encore le directeur de l’ANSSI nous avertissent du contraire, RGPD ou pas.

 

  • Il y a enfin les arguments portant sur les risques sanitaires supposés. Ce sont les plus difficiles à analyser, car la science ne connait pas la certitude : on ne peut pas expérimenter tous les cas particuliers, et le modèle scientifique est par définition vrai jusqu’à ce qu’il devienne faux. L’atome était le plus petit élément indivisible, jusqu’à ce qu’on découvre les neutrons et les protons, et maintenant les quarks. La mécanique quantique va même plus loin en érigeant l’incertitude en principe (Heisenberg) ! Or l’être humain fait appel à la science pour l’aider à faire face à deux travers de l’homme en particulier, deux biais cognitifs : Le biais de distorsion des probabilités, qui nous conduit généralement à augmenter la fréquence des événements rares (je vais gagner au loto) et à diminuer la fréquence des événements courants (je vais perdre au loto). Et le biais d’aversion à la perte, qui pousse les humains à attacher plus d’importance à une perte qu’à un gain du même montant. Ces deux biais combinés sont la source de décisions irrationnelles : comme on surpondère la faible probabilité d’un fort risque, on privilégiera toujours la solution la moins risquée, même si le risque engendré par la solution la plus risquée est infime. Ces biais cognitifs sont la base du principe de précaution, et de son idéologie ultime, le précautionnisme, inspiré par le philosophe allemand Hans Jonnas. La justification qu’en donne ce dernier est simplissime : si le risque engendré par une action a pour conséquence la fin de l’humanité, la valeur de cette perte possible est infinie. Cette action doit donc être évitée à tout prix, quelle que soit la probabilité de ce risque. C’est bien sûr oublier qu’une valeur infinie multipliée par une probabilité nulle est une grandeur non définie en mathématiques. Mais comme nous surestimons les faibles probabilités (biais cognitif), celles liées aux forts risques en particulier grossissent plus vite. De très nombreux exemples illustrent dans le domaine public les décisions non rationnelles qui en découlent, qui vont à l’encontre de l’intérêt général, mais qui flattent l’inconscient des électeurs. L’archétype en est  cette plainte portée en 2008 à la cour fédérale de Hawaï pour arrêter l’accélérateur de particules LHC au titre que ce dernier pourrait créer un trou noir susceptible d’absorber la Terre (sic !). Le problème étant que par définition de la démarche scientifique, aucune assertion n’est jamais sûre à 100 %, le précautionnisme conduit à tout arrêter. Le LHC a heureusement échappé à ce qu’il faut bien appeler un obscurantisme, et peut continuer à aider ces mêmes scientifiques à percer les mystères de la matière pour apporter justement plus de connaissance.

On l’a compris, ce dernier faisceau d’arguments qui sèment la peur est à la fois une arme politique redoutable pour certains élus qui s’en emparent et un brouillard épais qui vient empêcher le débat démocratique. 

Le progrès n’est jamais parfait

Or l’homme, depuis 3 millions d’années et les premiers outils, s’est développé aussi bien physiquement que spirituellement grâce à la technologie, qui l’a mis globalement à l’abri des dangers, des maladies et de la famine. Rien de très nouveau que les lois de l’évolution chères à Darwin, mais qui veut dire que notre destin est intrinsèquement lié à la technologie. Or le progrès n’est jamais parfait. Il y a toujours un revers à la médaille, mais nous avons montré dans notre histoire que systématiquement nous corrigions ces revers, dont le bilan est bien plus modeste que le coût potentiel de n’avoir rien fait. Fallait-il continuer à se déplacer à cheval en ville, avec en prévision plusieurs mètres de crottin dans les rues, une odeur pestilentielle et une insalubrité chronique ? Ou inventer le moteur à explosion, qui allait polluer l’air un siècle plus tard ? Problème de pollution qui sera résolu par la voiture électrique, qui apporte un autre problème :  l’usage inconsidéré du cobalt dans les batteries, lequel est en passe d’être résolu à son tour par Tesla, etc. Le progrès est une suite d’innovations dont le risque à l’instant t est inférieur au bénéfice au même instant, risque lui-même résolu par l’innovation suivante.

L’immobilisme au contraire coûte toujours plus cher que l’action, dès que le risque de cette dernière est circonscrit (ce qui ne veut pas dire qu’il est nul, on a vu que c’est impossible).

L’immobilisme, ferment de la disruption

Que va rapporter l’action d’installer des réseaux 5G ? Prenons trois exemples :

Sous l’angle productif, la mesure fine et continue d’un grand nombre de paramètres des processus industriels et agricoles va améliorer leur efficacité en limitant les dépenses énergétiques, la consommation d’eau ou les pertes de matière première. Rappelons que les 7,5 milliards de terriens consomment 1,6 terre par an, chiffre qui culminera, si nous ne faisons rien, à 1,94 terre par an en 2064, l’année où la population humaine sera à son maximum. Il faut et il suffit donc de diviser par deux les ressources nécessaires à la production pour aboutir à une civilisation durable. La 5G, en permettant le contrôle fin des processus de production, y prendra une part certaine.

Dans le domaine médical, la télémédecine de qualité « présentielle » permise par les réseaux 5G de très grande bande passante permettra de prodiguer une offre de soin sans égale sur n’importe quelle parcelle du territoire habitée, en complément de la couverture de la fibre, dont on sait qu’elle n’est pas rentable en dessous d’une certaine densité de population.

Pour les transports, la 5G permettra l’avènement des robots taxis, ces véhicules sans chauffeur déjà expérimentés un peu partout dans le monde, dont il a été démontré que leur généralisation en ville permettrait de diviser le nombre de véhicules… par 6 !

C’est vrai, les bénéfices promis par la 5G dans ces trois domaines ne sont pas encore avérés. Mais leur ampleur et leur probabilité de réussite, étayées par chaque étape atteinte de développement technologique, sont très supérieures au risque sanitaire éventuel – qu’on ne sait toujours pas mesurer, ni en probabilité ni en ampleur. Quand la peur l’emporte sur l’expérience, force est d’appeler cette réaction de l’obscurantisme, qui nous renvoie aux pires heures du Moyen-Âge.

Toujours est-il que ce moratoire, s’il est appliqué, accentuera le retard de la France (par rapport aux plusieurs millions d’abonnés 5G déjà actifs dans de nombreux pays développés), non seulement dans l’équipement en télécommunications des territoires, mais dans les technologies et dans les secteurs tels que la médecine, la production et l’agriculture, ou le transport cités plus haut.

L’immobilisme est le premier ferment de la disruption, et ces élus semblent œuvrer pour que les territoires qui les ont élus se fassent disrupter.

[1] https://www.lejdd.fr/Societe/5g-une-soixantaine-de-maires-et-de-deputes-demandent-un-moratoire-au-moins-jusqua-lete-2021-3991401

[2] https://www.sofrecom.com/fr/publications/maitriser-l-accroissement-du-cout-energetique-de-la-5g

[3] https://www.planetoscope.com/electronique/728-ventes-mondiales-de-smartphones.html  https://www.numerama.com/tech/174972-apple-samsung-et-les-autres-evolution-du-marche-des-smartphones.html

[4] https://www.developpez.com/actu/235055/Le-trafic-Internet-devrait-exploser-au-cours-des-cinq-prochaines-annees-d-apres-des-projections-de-Cisco/


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