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Politique numérique : Les sujets stratégiques du quinquennat
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« Renaissance nucléaire » : le numérique en soutien des ambitions du quinquennat

L’avenir du nucléaire est au cœur du projet d’Emmanuel Macron. Mais le numérique doit franchir un nouveau cap dans la filière si celle-ci veut réaliser ces objectifs.

Centrale nucléaire Le nucléaire, troisième industrie française, qui regroupe plus de 3200 entreprises dans le pays, s’est retrouvé, contrairement au numérique, au cœur des programmes de nombreux candidats à la présidentielle ; et il est un des sujets majeurs du nouveau quinquennat d’Emmanuel Macron. Pourtant, l’avenir du nucléaire dans l’Hexagone passe aussi par une stratégie numérique claire, pour adresser sereinement plusieurs des défis pressants de la filière. Tour d’horizon.

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C’était à Belfort, début février 2022 : Emmanuel Macron, président mais pas encore candidat déclaré, traçait une feuille de route énergétique « ambitieuse » pour le pays. Une stratégie faisant la part belle au nucléaire, dans une vision alliant objectifs de réindustrialisation et d’innovation technologique. « La France, par la stratégie dont elle se dote, fait le choix du progrès, de la confiance en la science et en la technologie. » indiquait-il. Celui qui termine alors son premier quinquennat parle à cette occasion de « la renaissance du nucléaire français » qui doit succéder à la « glaciation suite à l’accident de Fukushima ». Le passage mouvementé des élections présidentielles étant passé, reste à voir s’il est possible de mettre en œuvre lors de ce second quinquennat cet objectif, qui se traduit par plusieurs axes stratégiques distincts.

Construction, maintenance, innovation

D’abord, la construction de six EPR2, soit des EPR de deuxième génération (ce qui les différencie de celui encore actuellement réalisé à Flamanville, plus complexe et coûteux), dont le premier devrait être mis en service en 2035. Le président va même plus loin, puisqu’il caresse l’idée de mener des études concernant le potentiel de mise en chantier de huit EPR2 supplémentaires ensuite.

Ensuite, Emmanuel Macron, qui lors de son premier mandat avait annoncé vouloir fermer une douzaine d’anciens réacteurs existants d’ici 2035, a changé son fusil d’épaule depuis 2022. Il souhaite aujourd’hui prolonger la durée de vie des réacteurs en service jusqu’à 50 ans, mais « sans rien céder à la sécurité ».

Enfin, le président de la République met aussi sur le devant de la scène la nécessité d’innovation. A Belfort, il soulignait la nécessité de « faire avancer les petits réacteurs modulaires de type SMR et des réacteurs innovants qui produisent moins de déchets ». Un appel à projets qui serait doté d’un milliard d’euros est alors promis.

Ces trois axes, construction, maintenance, innovation, ont tous en commun de demander à la filière dans son ensemble des remises en question assez fortes afin d’atteindre au final l’objectif évoqué de produire 25 gigawatts supplémentaires avec le nucléaire en 2050, là où le parc existant est prévu pour en produire 60.

Cécile Arbouille, Déléguée Générale du Gifen

Cécile Arbouille, Déléguée Générale du Gifen

Fédérer la filière et réaffirmer l’excellence numérique

Le secteur investit déjà chaque année environ un milliard d’euros dans la R&D, mais « l’un des leviers majeurs et véritable catalyseur de cette capacité de se réinventer est le numérique » indique le Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire (Gifen) dans un document publié récemment sur la place du numérique dans la filière. Intelligence artificielle, simulation numérique, objets connectés… Toutes les technologies sont vu sous le prisme de l’opportunité d’améliorer la durabilité et la disponibilité des installations existantes, avec un niveau de sécurité de pointe, tout en allant chercher de nouveaux axes d’innovation séduisants pour l’image de la filière.

Le Gifen est une association créée il y a 4 ans afin de réunir au sein d’une même structure les représentants de toutes les entreprises du nucléaire, qu’ils soient les cinq grands donneurs d’ordre (EDF, Orano, Framatome, le CEA et l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) ou les très nombreux autres industriels mobilisés dans la chaine de valeur, dont 85% sont des TPE-PME. Par le passé, de nombreuses associations coexistaient pour animer la filière, et aujourd’hui l’un des premiers objectif du Gifen, devenu l’unique syndicat de référence, est bien de fédérer la totalité des parties prenantes afin d’avoir une vision complète de tous les enjeux.

Cécile Arbouille, Déléguée Générale du groupement, résume les trois autres missions centrales : « Il s’agit de « Transformer », c’est-à-dire prendre en compte le retour d’expérience de Flamanville 3 (la construction de l’EPR lancée en 2007 et accusant retards et surcoûts, ndlr) et d’autres projets pour progresser sur tous les sujets : innovation, qualité, sureté, évolutions des compétences… et en particulier sur le numérique. Nous devons également « Développer la filière », en aidant les entreprises à gagner des marchés dans le monde entier et en accompagnant les grands projets, que ce soit pour des exploitants français ou étrangers. Enfin, nous voulons « Porter la voix », soit mieux faire connaître notre industrie. Qui sont ceux qui composent la filière ? Où en France ? Quels sont leurs métiers et les métiers d’avenir ? »

Excellence numérique sur le cœur de métier

La place stratégique du numérique dans l’équation n’est pas anodine. D’une part, le Gifen est l’un des signataires du contrat de filière nucléaire, sous l’égide du conseil national de l’industrie, qui prévoit un engagement réciproque entre l’Etat et les industriels. Parmi les cinq axes de ce contrat, le deuxième stipule l’urgence de structurer la filière autour du numérique.

D’autre part, la filière souhaite renouer à l’occasion de cette « renaissance du nucléaire français » avec l’excellence numérique qui a caractérisé son âge d’or. « Nous avons l’image d’une filière vieillissante, qui ne laisse pas beaucoup de place aux nouvelles technologies. Mais ce n’est pas le cas. Nous sommes très pointus sur des sujets cœur de métiers, la simulation, la neutronique… Nous avons même été pionniers dans le domaine, notamment sur les codes de calcul par exemple » rappelle David Roux, le directeur du programme numérique pour le Gifen. EDF a par exemple choisi de travailler avec des maquettes numériques sur ses projets dès les années 80.

Le projet Genesis

Dans le cadre du programme d’investissements d’avenir (PIA) et de la transition numérique dans la filière nucléaire, le Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire a été doté en mars 2022 d’un financement de 5 millions d’euros. Le projet Genesis ainsi porté vise notamment la mise à disposition de services numériques au sein de plateforme collaboratives dédiées à tous les acteurs de la filière. Parmi les services imaginés : la digitalisation du processus de fabrication des équipements soumis à la règlementation ESPN (Equipement sous pression nucléaire), depuis la conception jusqu’à l’inspection en usine ; mais aussi la simplification et la sécurisation des échanges de données entre l’exploitant et les entreprises d’ingénierie sur l’ensemble de la supply chain liée au parc nucléaire.

En 40 ans, ce sont par contre les enjeux de méthodes et de compétences, qui ont représenté un défi d’adaptation. « Le temps long du nucléaire pose question » résume David Roux, avant de préciser « Il y a eu un creux de construction (le dernier réacteur mis en service est celui de Civaux-2, en 2002, ndlr) et les méthodes d’alors ne sont plus aussi adéquates pour mener la relance actuelle. Nous avons été bousculés moins tôt que d’autres industries comme l’aéronautique et il faut être humble et reconnaître que nous sommes plus en retard qu’elles sur des sujets liés à la gestion moderne des systèmes d’information ». Le programme d’Emmanuel Macron est donc perçu comme l’occasion phare pour un changement. Une ambition qui vient confirmer des orientations déjà engagées : « Depuis cinq ans, nous avons déjà clairement l’idée de repenser nos méthodes de Plant Lifecycle Management (la gestion du cycle de vie des réacteurs, ndlr) » précise par exemple le directeur du programme numérique. Pour être à la hauteur, ce « PLM » (product lifecycle management) propre à la filière, doit être révolutionné par le numérique.

En effet, au cœur de ces enjeux, il y a une autre tendance de fond : la capacité à devenir data centric. L’industrie nucléaire étant très documentaire, un des pivots de sa transformation est d’agir sur la représentation et le partage de l’information. A l’échelle de chaque entreprise déjà, mais également au niveau collectif de multiples « entreprises étendues » qui coopèrent toujours plus étroitement. Et c’est là que le sujet devient épineux.

David Roux, directeur du programme numérique pour le Gifen

David Roux, directeur du programme numérique pour le Gifen

Aider les TPE-PME du nucléaire

La disparité de maturité sur le numérique entre les entreprises de toute taille et de toute activité de la filière, est un défi pour mettre en œuvre une stratégie numérique cohérente de A à Z. Le Gifen a donc présidé à la création de communautés pour partager les retours d’expérience des entreprises les plus matures, avec notamment un évènement mensuel consacré au numérique pour faire grandir les entreprises de taille modeste sur ces thèmes critiques.

Parmi ceux-ci, la cybersécurité tient sans surprise une place notable. « L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) est un invité permanent du groupe de travail que nous tenons avec les RSSI du nucléaire. Les exigences des plus grands tirent la montée en compétences des entreprises plus petites » expose David Roux.

Le développement de services communs, financés par les grandes entreprises de la filière, est également vu comme un axe essentiel, car les groupes de travail et projets – en particulier ceux liés au numérique – ne seraient pas supportables financièrement par les PME et les ETI du secteur. Mais une vision stratégique nationale du numérique est également un accélérateur majeur, souligne le Gifen.

« Le plan France Relance est un bon exemple de cette optique nationale cohérente : nous avons eu de nombreux adhérents qui ont pu bénéficier de subventions, de prêts, en lien avec des projets structurants » estime ainsi Cécile Arbouille, pour qui le rôle du groupement est d’éviter les répétitions de projets identiques, tout en donnant une visibilité stratégique à la direction générale des entreprises.

Software, hardware, cloud et souveraineté au programme

Qu’ils soient centrés sur l’intelligence artificielle, les jumeaux numériques, une gestion moderne de la data ou encore l’internet des objets, les projets visent en particulier à diminuer drastiquement les répétitions d’actes physiques ou les expérimentations longues et coûteuses dans le monde réel. « La clé pour le nucléaire est de bien faire, dès le premier coup » souligne David Roux « nous ne sommes pas une industrie comme l’automobile qui fonctionne surtout par série avec une réduction massive des coûts à la clé. De notre côté, la configuration technique et la maîtrise de la complexité sont prioritaires ». 

En termes d’outils, le marché répond bien à ces exigences, depuis les grands éditeurs de logiciels de PLM jusqu’aux start-up spécialisées qui ont pu participer à la World Nuclear Exhibition, grand-messe du secteur qui s’est tenue en décembre 2021. « Il n’y a jamais eu de trou technologiques sur les applicatifs qui nous intéressent. En revanche, sur la partie cloud, il y a un gros sujet. Que veut dire la souveraineté numérique appliquée à notre filière ? » s’interroge le directeur des projets numérique, qui dit avoir la conviction que le sujet ne se résume pas à utiliser un « cloud de confiance » ou des solutions « souveraines ». La filière est en effet dans une gestion de tous les instants de sa dépendance à la fois sur le software (principalement vis-à-vis des Etats-Unis) et sur le hardware (vis-à-vis de l’Asie). Et l’association seule ne peut évidemment pas y répondre. D’où l’urgence d’une stratégie numérique nationale qui adresse également ces problématiques. « Nous avons des besoins immédiats, mais cela ne correspond pas à des offres de services cohérentes sur le marché, par rapport aux recommandations de l’Anssi » résume les responsables du Gifen.

Le numérique pour attirer et recruter

Cette question a d’ailleurs un lien fort avec un autre enjeu majeur du nucléaire pour les années à venir. Celle des femmes et des hommes qui travaillent pour la filière, de leurs compétences et des règles qui s’appliquent à eux, alors que la réalité des services numériques, de leur intégration, de leur exploitation par des tiers… élargit considérablement le champ des interactions et des responsabilités pour les entreprises concernées.

Sans compter que le secteur va devoir recruter à tour de bras pour réaliser les ambitions énoncées par le président de la République. Ce sont ainsi plus de 22 500 recrutements qui sont déjà prévus d’ici 2023 et « encore davantage dans les années à suivre » indique les responsables de la filière. Au-delà des enjeux aigus pour former et recruter les profils nécessaires, le Gifen prêche donc pour mettre en avant la dynamique d’innovation – y compris donc avec le numérique – pour attirer et fidéliser.

Gestion des déchets nucléaires : le levier numérique à la marge

Quand il est question de développement du nucléaire, le sujet de la gestion des déchets radioactifs revient régulièrement dans le débat public. Une filière bien structurée existe en France et le principal syndicat professionnel du secteur du nucléaire estime que sa qualité d’opération a fait ses preuves et que son fonctionnement est satisfaisant ; il déplore également l’image qui est souvent renvoyé du sujet et une forme de mécompréhension du sujet chez beaucoup d’acteurs du débat, malgré la légitimité des préoccupations en la matière. Le numérique devrait alors intervenir à la marge dans l’équation dans les années à venir, pour optimiser les processus existant. Notamment une plateforme d’échange entre l’Andra, le CEA, Orano et EDF pour amener une simplification de la collaboration entre les acteurs. Pour l’heure, il n’est pas encore défini si cette plateforme sera commune aux acteurs ou si elle prendra la forme plus souple d’un lien entre des systèmes d’information décentralisés.


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