NextGen : de l’urgence de concilier nos modèles d’affaires avec les limites planétaires

Deux ans après la publication de son ouvrage « L’entreprise nouvelle génération », Luc Bretones organise à nouveau son événement phare NextGen Summer Camp pour aider les entreprises à accélérer leur transformation. Le 7 juillet, elles étaient nombreuses dans le hub de transformation de BNP Paribas appelé BiwAk!

Luc Bretones, CEO NextGen et Marie Guillaume, Head of BivwAk!

Luc Bretones, CEO NextGen et Marie Guillaume, Head of BivwAk!

« Le management archaïque va faire fuir les talents de votre organisation », lance Luc Bretones en introduction. La raison d’être est présentée comme un élément clé pour la survie des entreprises du XXIe siècle, mais il n’est pas question ici de tomber dans les lieux communs que l’on peut retrouver dans la majeure partie des événements professionnels sur le sujet.

« Je vous prie de vous sentir libre d’interpeller chaque intervenant ce soir si le discours tombe dans n’importe quelle forme de washing », poursuit-il. Il faut dire que le sujet de débat choisi pour cette soirée s’attaque au nerf de la guerre, celui de la conciliation entre le monde des affaires et les limites planétaires.

Le thème n’est pas ponctué d’un point d’interrogation et le choix des intervenants laisse bien présager qu’il ne sera pas question de graisser la patte des entreprises qui ne jurent que par le profit sans se soucier de la Terre ou de l’humain.

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L’impossible croissance infinie dans un monde fini

Fabrice Bonnifet, Directeur Développement Durable & QSE du Groupe Bouygues

Le premier speaker est Fabrice Bonnifet, Directeur Développement Durable & QSE du Groupe Bouygues. Ce dernier qui se présente avec ironie comme le Greta Thunberg de son organisation fait aussi partie de la gouvernance du think tank The Shift Project. D’emblée, on comprend que – tout comme Jean-Marc Jancovici – le ventre mou du débat autour de la croissance sera écarté.

« Cela fait longtemps qu’on sait que l’humanité vit en survitesse comparé à ce que la planète peut offrir pour soutenir notre modèle économique, précise-t-il. Mais nous avons fait fi des lanceurs d’alerte, comme ceux du Giec, et avons choisi d’entretenir l’illusion d’une croissance infinie dans un monde fini ».

Aucun leurre contemporain n’échappe à son analyse : du techno-solutionnisme en passant par la croissance verte et la transition vers l’électrique qui n’est évidemment pas sans impact sur les ressources naturelles disponibles sur Terre.

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Pour que l’entreprise devienne vertueuse, Fabrice Bonnifet estime qu’elle doit devenir « contributive ». Et cela passe par trois étapes essentielles : l’acceptation des limites d’une part, que cela concerne l’épuisement des ressources mais aussi les faiblesses de notre système de recyclage des métaux actuel.

D’autre part, il faudra inexorablement se poser la question de la sobriété et l’utilité des produits et services proposés. « On ne compte jamais ce qu’on doit en termes de capital naturel, mais seulement ce qui est gagné », enchaîne-t-il avant de demander à l’auditoire de se poser la question de ce qui irait mieux si leur entreprise n’existait pas.

Enfin, c’est logiquement la comptabilité qui est visée avec un impératif d’inclusion des externalités négatives dans les calculs. Il faut alors selon lui changer de paradigme : passer d’un modèle linéaire basé exclusivement sur le profit à celui de l’usage. Autrement dit une économie de la fonctionnalité qui dépense moins de matières premières et s’adresse à une plus grande variété d’usage à la fois.

Au cas où un spectateur demeurerait encore dubitatif dans la salle, Fabrice Bonnifet insiste sur la gravité de la situation planétaire et rappelle l’existence du paradoxe de Jevons pour contrer toute forme de techno-solutionnisme persistant. Extinction de la biodiversité, réchauffement planétaire sans précédent et diverses formes d’instabilités sont présentées pour marquer les esprits. « Nous sommes aux portes d’une ère de chaos qui va probablement durer plus de 10 000 ans », insiste-t-il, chiffres à l’appui.

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Un contexte géopolitique mondial exacerbé

C’est ensuite au tour de Francis Perrin, Directeur de recherche à l’Iris (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) et chercheur associé au PCNS (Policy Center for the New South) de prendre la parole. Le spécialiste des problématiques énergétiques dresse un bilan des impacts générés par la guerre en Ukraine en six points.

Le premier effet de la crise ukrainienne constatable est l’augmentation des prix liés au complexe énergétique ; autrement dit une hausse des prix du pétrole, des carburants, du gaz naturel, du charbon et donc de l’électricité. Le deuxième effet concerne la réputation des grands acteurs énergétiques mondiaux qui ont été poussés à quitter la Russie. Quatre entreprises pétrolières de premier plan sont par ailleurs concernées : Exxon Mobil, Shell, Bp et Eni.

La troisième conséquence concerne l’Union européenne et son récent virage à 180° dans ses stratégies énergétiques. Alors qu’ils reposaient grandement sur leurs importations, les Etats membres ont décidé à l’unanimité de se passer de l’énergie russe d’ici 2027.

La guerre a aussi provoqué une prise de conscience quant à l’importance de sécuriser nos approvisionnements énergétiques car au-delà de la question de l’inflation et des enjeux climatiques, s’assurer d’avoir des flux d’énergie stables reste toujours une réalité. Et c’est d’ailleurs ce qui conduit les Etats à faire le tour du monde pour chercher les derniers stocks d’énergie fossile disponibles. Il y a une révision des priorités face au contexte géopolitique qui n’annonce rien de bon pour le climat. C’est ainsi que l’Europe se rapproche des Etats-Unis pour accéder à leur gaz liquéfié ; une ressource qu’elle considérait jusqu’à présent comme “sale”.

Enfin, ce tour du monde inclut également le retour sur le devant de la scène de pays longtemps considérés comme “parias” – à l’image de l’Iran ou encore du Venezuela. De la même manière, les pays producteurs et exportateurs d’hydrocarbures (Opep) se retrouvent à nouveau en position de force. Et pour Francis Perrin, il y a un risque que le contexte annonce un allègement des sanctions ou embargos contre des pays qui ne respectent pas les valeurs humanistes partagées en Occident.

Que faire de ce constat systémique sur la situation planétaire ?

Pour la suite de la soirée, Dorothée Browaeys, Présidente de TEK4life ainsi que Jean Moreau, Co-président du Mouvement Impact France rejoignent le panel présent sur scène. Après une brève définition de l’anthropocène, Dorothée Browaeys partage sa sidération : « On ne va pas s’en sortir en faisant des rustines, lance-t-elle. Je ne comprends pas cette forme de surdité et de déni face aux enjeux climatiques ».

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Le concept de “comptabilité écologique” est donc présenté comme un impératif pour les organisations et c’est d’ailleurs ce que propose Tek4Life pour rendre les activités économiques compatibles avec le vivant. Jean Moreau partage aussi cette vision et défend la nécessité de sortir d’une vision d’entreprise “capitaliste et court termiste”. « Il y a 7-8 ans, lorsqu’on abordait ces sujets avec les entreprises, on passait pour des altermondialistes, indique-t-il. Aujourd’hui je tiens un discours dans les locaux de BNP Paribas. »

Lancé en 2020, son Mouvement Impact France représente les acteurs de l’économie sociale et solidaire en France. Il présente plusieurs signaux faibles qui apportent quelques lueurs d’espoir à même de contrebalancer le discours catastrophique ambiant. Pour lui, la finance durable est en bon chemin et “l’argent arrive”. Et de la même manière, les récents discours tenus dans les écoles d’ingénieurs ou de commerce présagent une nouvelle donne sur le marché des talents. Les jeunes sont de plus en plus sensibles aux enjeux climatiques et les entreprises encore polluantes auront probablement plus de mal à recruter à l’avenir.

Après de longs débats et échanges ‘sans filtres” avec le public, Fabrice Bonnifet souhaite insister : « La sobriété n’est plus optionnelle […] Nous devons vaincre l’ignorance et dépasser le leadership qui continue de croire à la croissance infinie ». Puisque le politique ne semble pas selon lui s’attaquer au cœur du problème, cela passera donc par une meilleure sensibilisation auprès des entreprises, des actionnaires et des collaborateurs.

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« Il n’y a pas de planète B et au bout du compte, c’est la nature qui paye et elle n’envoie pas de facture », conclut-il. Que cela soit l’entreprise “nouvelle génération” de Luc Bretones, “contributive” de Fabrice Bonnifet ou encore “régénératrice”, tous les concepts semblent se recroiser et laisse présager une redéfinition des modèles d’affaire qui permettra de mieux s’adapter aux changements systémiques qui frappent à notre porte.


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